Par Colette NYS-MAZURE
Publié le 02 novembre 2026 – Modifié le 30 octobre 2026
4 min
Plus le temps se fait sombre
Et la route aride
Plus je remplis
Mon fichu d’étoiles.
(Anne Perrier)
Mort, décédé, perdu… tous ces adjectifs cruels dans le sillage d’un aimé, passé sur l’autre rive avant soi. Je préfère apprivoiser la notion d’éloignement: non pas “Loin des yeux, loin du cœur”, mais au contraire un écart charnel qui se mue progressivement en intériorisation de l’absence, en présence intime; selon un processus classique sans doute, mais dont il appartient à chacune, à chacun de faire l’expérience singulière.
La pure bonté de cette “toile” soutient et sauve
La voix résonne encore dans l’oreille du cœur autant que sur le répondeur; le toucher, le parfum visitent un rêve; un objet familier fait rebondir la mémoire en un kaléidoscope privé, surgi par surprise et suscitant l’émotion. Les paroles amies, si justes, de ceux et celles qui ont traversé l’épreuve avant soi en marquent les étapes avec délicatesse. La pure bonté de cette “toile” soutient et sauve.
Elle se manifeste par des conduites chaleureuses. L’ancienne étudiante qui surgit avec des repas conditionnés pour trois jours. Les témoignages bouleversants mettant en lumière des facettes pressenties, mais inconnues de celui qui s’est éloigné. Un petit-fils sur le seuil, portant anorak, pantalon côtelé et lainage vert de son grand-père – vêtements réhabités plutôt que reliques guettées par les mites. On pleure, mais on rit aussi à la redécouverte d’un tic du défunt ou d’un texte révélateur enfoui dans un amas de documents à trier. Cette manière spontanée de réadopter des pratiques tel le souci du compost, on ne se reconnait plus ou plutôt on se trouve accru.
Avec la détente progressive revient l’attention à ce qui entoure immédiatement. Un matin ou un soir, le ciel révèle ses formes et ses couleurs inouïes: la brèche bleu clair dans les nues fuligineuses; le brasier incandescent du soleil couchant. Dieu! la beauté à portée de regard. De mon tapis de yoga, je suis la progression des taches d’un jaune éclatant dans le feuillage du chêne voisin. La saveur d’un repas – banquet de mets et de mots – partagé aussi bien en tête à tête avec un proche qu’au milieu de la tribu exubérante. Les bonnes nouvelles en bouquet: engagement d’un couple, promesse d’enfant à naître, guérison inespérée. Des rites familiaux transmis: cette photo toujours fleurie d’un petit-cousin mort bébé m’amène à poser une rose devant l’homme de ma vie. Je me retrouve assise paisiblement sur la pierre de sa tombe plutôt que bouleversée par la descente prudente du cercueil par les fossoyeurs, néanmoins accompagnée par le violon d’une petite-fille. L’irruption des souvenirs de lumière vient supplanter les images d’agonie, les accords l’emportant sur les désaccords, autant d’harmoniques bienfaisantes.
Inventer les jours à venir
Un deuil essentiel ressuscite des notions théoriques qui prennent alors leur sens profond. J’ai enseigné avec passion le philosophe Henri Bergson: dans L’Evolution créatrice, il oppose le temps des horloges et son déterminisme à la durée concrète et vécue engendrée par l’expérience, mais c’est aujourd’hui que je comprends et fais mienne la décision de m’inscrire dans le processus vital de l’œuvre d’art, de son invention. “Le peintre est devant sa toile, les couleurs sont sur la palette, le modèle pose; nous voyons tout cela, et nous connaissons aussi la manière du peintre; prévoyons-nous ce qui apparaîtra sur la toile?”
Je saisis qu’il m’appartient de métamorphoser la perte en gain, la mort en fécondité, le décès en vie. Fidèle à ce que souhaitait l’éloigné, je vais tenter d’adopter cet allant et d’inventer mes jours à venir dans cette lumière. Jean Sulivan n’insistait-il pas: “Ne craignez pas pour ceux que vous laissez, votre mort en les blessant va les mettre au monde?”
Vivre en plénitude
Il n’est pas question d’oubli ou de déni, mais de choix d’existence. Au lendemain de la mort de mon mari, notre fille aînée m’a invitée avec une fermeté convaincante à ne pas devenir une veuve tournée vers le passé, ressassant inlassablement l’écart physique, mais de vivre en plénitude, reprenant les activités que son père avait toujours encouragées. Je ressentais la justesse de ses paroles même si elles me paraissaient issues d’un monde auquel je n’avais plus accès. Je mesure la valeur de ces inductions énergiques tellement nécessaires de l’entourage.
Mon tropisme naturel m’oriente vers la poésie, cette langue qui va droit à l’essentiel; je reçois avec reconnaissance son invitation contagieuse ouvrant la voie dynamique d’un Jules Supervielle:
Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Epargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.
(La fable du monde – 1938)
Colette NYS-MAZURE
(les intertitres sont de la rédaction)https://www.cathobel.be/2026/11/leloignement-un-texte-magnifique-dans-lequel-colette-nys-mazure-evoque-son-deuil/