Noël sur un arbre perché

Samedi 24 décembre 2016, par Willem Kuypers // Textes chrétiens

« PARIS 6 000 KM »
C’était peint à la main sur un panneau de bois en forme de flèche. Un panneau planté au bord de la piste d’un petit aérodrome perdu en brousse. Il n’y avait qu’à suivre la flèche.
Quand j’ai lu ça, un dix-huit décembre, sous un soleil écrasant, vers deux heures de l’après-midi, il faisait quarante degrés à l’ombre.
Noël approchait et je ne l’avais pas vu venir.
Pour moi, Noël, c’était la neige. Je n’étais pas près d’en voir. Depuis plus de neuf mois, j’étais coincé entre le Tropique du Cancer et l’équateur. Et pour combien de temps encore ? Sans pouvoir rentrer chez moi, là-bas au bout de la flèche en bois, à 6 000 km et des poussières. Il me manquait le changement des saisons, des quatre saisons, avec ses subtiles hésitations, pour me rendre compte de la marche du temps.
Il me manquait la valse lente des branches nues, des bourgeons, des feuilles, des fleurs et des bois morts. Il me manquait la ronde des couleurs, comme un grand caméléon ondulant du vert tendre presque jaune au vert cru et puis foncé, à l’ocre, au roux, au brun. Il me manquait la pluie fine, le crachin, le vent froid, le givre, la neige !
J’avais perdu tous mes repères naturels. Il ne me restait que le calendrier des Postes ivoiriennes pour ne pas sombrer complètement dans les deux saisons du ventre de l’Afrique, la sèche et l’humide, aussi chaude l’une que l’autre.
Brutalement j’ai eu envie d’écrire. À mes parents. À mes amis. Et si je leur envoyais une carte de Noël ? C’était pas très original, mais c’était de saison.
— Reste pas planté comme ça, tu vas attraper un coup de soleil !
C’était la voix de Lowinger.
— Ici, les insolations, ça ne pardonne pas.
Sans dire un mot j’ai désigné le panneau du doigt. Lowinger m’a pris par l’épaule :
— Moi aussi, quand je le regarde, ça me file le cafard. Allez viens ! Je t’emmène en ville.

La jeep brinquebalante avait quitté le goudron fondant pour la piste raboteuse. Dans les cahots, la poussière et le barouf, j’ai hurlé :
— Tu sais où je peux trouver des cartes de Noël ?
Lowinger, agrippé à son volant, entre deux secousses, a braillé :
— Je serais toi, j’irais chez le Libanais. Il vend de tout.
C’était une bonne idée. Au bout d’un moment, la piste est devenue presque belle, sans heurts. La latérite rouge qui la composait la faisait ressembler à un vrai terrain de tennis, tout lisse sous le soleil. J’ai murmuré :
— Ça ne te fait rien de passer Noël sous les baobabs ?
Lowinger a souri :
— Tu sais, moi, je suis juif ! Ça serait plutôt la Fête des Lumières avec la famille qui me manquerait. Et ça tombe presque au même moment. Mon père et ma mère vont célébrer les Lumières avec mes frères, rue de Trévise. À Paris. Sans moi. En pensant à Prague où ils sont nés.
— À Noël, il y a de la neige à Prague ? j’ai demandé.
— Bien sûr ! Avec un peu de chance, il y en aura à Paris.
— Ici, il n’y en aura pas.
La piste avait repris son aspect lunaire, crevassé et carié. Lowinger a fait une embardée pour éviter une ornière. Je suis allé me cogner dans le montant de la portière. En massant mon épaule endolorie, j’ai crié :
— Tu veux réveillonner avec moi le soir de Noël ? On parlera de la neige.
— Et de Hanoukah.
— C’est quoi ?
— La Fête des Lumières. C’est le mot hébreu. D’accord pour le réveillon. On va se mijoter une soirée mal du pays.
Lowinger a ricané, mais j’ai bien vu qu’il avait lui aussi, un gros coup de nostalgie. Il m’a déposé en ville près de la cathédrale moderne en béton gris clair, toute carrée, toute géométrique comme un vilain jeu de cubes assemblé par un gamin sans imagination.

Le soleil chassait les ombres de sa lumière implacable. Éblouissante. Il chauffait à blanc la rue poussiéreuse. Sur la place de la cathédrale, le grand Noir qui vendait des chapeaux de paille se servait de sa tête comme d’un étalage de fortune, une dizaine de chapeaux empilés, imbriqués les uns dans les autres comme des poupées russes. Harnaché de la sorte, il mesurait près de deux mètres cinquante. Un géant dans son boubou mauve qui flottait doucement au rythme de sa démarche flânante de dromadaire à deux pattes.
— Salut bwana ! Tu m’achètes un chapeau ? Pas raisonnable de sortir la tête nue.
Il souriait de ses longues dents en forme d’amandes épluchées.
— Salut Moussa ! J’ai pas le temps et puis je t’en ai déjà acheté trois.
— T’es fâché patron ? Ils sont pas beaux mes chapeaux ?
J’ai soupiré en sortant un billet de ma poche.
— Tiens ! donne-moi le plus beau.
— Là, t’es vraiment fâché, bwana. Tu veux pas faire palabre ? Tu discutes pas le prix ?
— Je t’ai dit que j’étais pressé.
— Alors garde tes sous ! Tu me gâches le plaisir de travailler. Tu discutes pas. Je vends pas. L’argent ne fait pas tout. Il faut parler, mon frère. Il faut discuter, palabrer, sinon la vie est trop triste.
J’ai haussé les épaules.
— Tu peux pas comprendre, Moussa.
Le grand Nègre s’est planté les jambes écartées, les poings sur les hanches, au milieu de la place, tandis que je me dirigeais vers le magasin du Libanais. Il m’a crié :
— Moussa Traoré est peut-être un sauvage mais Moussa Traoré peut tout comprendre si on lui explique !
C’était la première fois que Moussa me traitait comme ça. J’avais dû le vexer profondément en refusant la discussion.

Chez Joseph Jabbour, le Libanais, j’ai trouvé de vieilles cartes de Noël aux couleurs un peu naïves. De celles qu’on s’envoyait, avant guerre, peintes au pochoir, pleines de Rois Mages, de sapins, d’étoiles du Berger, de moutons et de neige.
Joseph me regardait avec intérêt, presque avec tendresse, pendant que j’étalais les cartes sur son comptoir usé par les marchandises qui avaient glissé dessus depuis des années. Il vendait vraiment de tout et tout avait passé sur son comptoir, des cigarettes américaines, des coupe-coupe made in Germany, du tissu hollandais pour les boubous avec le portrait du général de Gaulle et celui du Vieux, le président Houphouët, des cartouches, des bouteilles de bière Bracodi, des boîtes de petits pois, du fil de fer barbelé ou des chewing-gums français.
J’avais du mal à me décider. Joseph a souri :
— Si tu prends le lot je te fais un prix. Un bon prix.
— O.K. ! je prends tout. Elles sont vraiment très chouettes, tes cartes.
— C’est pour envoyer à tes parents ?
— Oui ! pour ma famille et mes amis. Je vais garder pour moi celles où il y a beaucoup de neige. As-tu des enveloppes ?
Joseph m’en a mis un paquet dans la main.
— Les cartes, je te les offre. Tu ne paieras que les enveloppes.
— Merci Joseph, mais pourquoi ?
— Je suis maronite. Chrétien maronite. Et c’est bientôt Noël.
J’ai trouvé exagéré le prix des enveloppes mais il fallait bien que le commerçant qu’était Joseph Jab­bour trouve la récompense à sa folle générosité.
Joseph était veuf. Je l’ai invité au réveillon avec Lowinger et moi :
— Tu te sentiras moins seul.
— Avec joie ! Faisons-le chez moi. Le jardin est grand. Depuis que ma chère Marthe est partie, le jardin est trop grand.
Son œil s’est plissé pour tordre le cou à une larme intempestive.
— J’offre le champagne ! a juré Joseph Jabbour.

Quand je suis sorti de chez le Libanais, Moussa était accroupi près de la porte, les pieds à plat, jarrets tendus, le derrière en l’air, ses chapeaux sur la tête comme s’il était assis sur un invisible tabouret, sans bouger. Il pouvait rester des heures ainsi, immobile, sans avoir de crampes, à jouer d’interminables tournois de dames dont il déplaçait les pions à toute allure, avec l’air de ne pas réfléchir. Moi, je n’ai jamais pu y parvenir. Même en essayant de ne rien faire. Au bout de cinq minutes, je suis pris d’horribles douleurs musculaires.
Moussa contemplait un groupe de margouillats multicolores. Les uns semblaient pétrifiés au soleil. Les autres pompaient avec insolence sur leurs pattes de devant. Les margouillats sont les plus splendides lézards que j’aie jamais vus, prêts à filer en quatrième vitesse, prompts comme l’éclair, au moment où l’on s’y attend le moins, pensant vraiment qu’ils sont engourdis par la chaleur. Moussa les imitait parfaitement.
Quand je suis passé à côté de lui, il s’est brusquement relevé.
— Pardonne-moi, patron. Je pensais pas ce que j’ai dit.
— Je sais ! J’ai souri. Pas plus que t’es un sauvage. Je ne t’en veux pas.
— Alors tu vas m’acheter un chapeau ?
Moussa avait repris le sourire, sorti ses dents de chameau pour les faire luire au soleil et grand ouvert ses yeux pour mieux faire ressortir le noir de sa peau. J’ai soupiré.
— T’as rien pigé, vieux ! J’ai pas envie de chapeau, j’ai envie de neige ! Si encore tu vendais des passe-montagnes !
— Explique.

J’ai essayé ! Pour le passe-montagne, Moussa a vite compris, il avait un cousin étudiant balayeur à Paris qui portait ça l’hiver. Il a même retrouvé une vieille photo pâlie dans son portefeuille en lézard. Un grand noir appuyé sur son balai de bouleau, un porte-documents sous le bras, près d’une bouche de métro, en complet veston et cagoulé de vert pomme.
Pour le mal du pays, il n’a pas eu besoin d’un mot. Il connaissait. Il venait du Mali.
Pour la neige il a fallu que je lui montre une carte de Noël représentant la crèche et les sapins sous une épaisse couche blanche.
— Je connais ça, patron. J’en ai vu au cinéma. C’est tout blanc et ça tombe comme la pluie. Après, les champs, les maisons sont couvertes de blanc. C’est pareil que les criquets. Ça recouvre tout le pays.
— Si tu veux, Moussa, et c’est ça qui me manque. D’y penser, j’en ai le blues comme c’est pas permis.
Moussa a levé de grands yeux vers moi. Il a fait claquer sa langue :
— Alors toi, tu aimes ça, ce machin qui bouffe tout le paysage comme les nuages de sauterelles ? T’es pas un peu fou dans ta tête ?
Je devais sûrement l’être. Moussa s’était remis à observer la carte.
— C’est qui tous les gens dans la maison ? On voit pas bien. Elle est pas grande, ta carte postale.
— Elle a la taille habituelle d’une carte.
J’ai haussé les épaules. Et puis j’ai eu une idée. Il devait bien y avoir une crèche dans la cathédrale, pour Noël.
— Viens ! j’ai demandé.

En marchant, j’ai tout raconté à Moussa Traoré. Le Messie, le monde qui attendait sa venue. Joseph, Marie, les Rois Mages, le bœuf et l’âne qui réchauffaient de leur souffle le petit Jésus, parce qu’il y avait de la neige et du froid. Et c’était si beau !
Moussa écarquillait les yeux en me suivant. Mon excitation le rendait perplexe.
— C’est la nuit où Dieu apporte la paix aux hommes de bonne volonté.
— Chez moi, c’est Salam Aleikoum. C’est jour de fête, alors ?
— C’est la grande fête de l’amour.
En entrant dans la cathédrale, Moussa a ôté ses samaras.
— Ici, il faut enlever tes chapeaux et garder tes chaussures.
— Ah bon ! À la mosquée, c’est le contraire.
Du coup, il a laissé près des fonds baptismaux ses chapeaux et ses sandales. J’ai pris de l’eau d’un doigt dans le bénitier et j’ai fait le signe de croix. Moussa m’a imité et s’est aspergé au-dessus de chaque épaule.
La crèche était près du chœur. Très grande avec des personnages peints de près d’un mètre de haut. Sur le toit de la crèche, le bedeau avait déroulé des paquets et des paquets de coton hydrophile.
— Tu vois, c’est pour faire la neige. Mais la vraie, elle est froide comme ce que tu trouves dans le haut de ton frigo.
— Ah oui, dans le haut du frigo.
Moussa hochait la tête en regardant la crèche, subjugué, avec passion, les yeux en billes. J’ai essayé de lui expliquer :
— Jésus, c’est le fils de Dieu. Marie, c’est la mère de l’enfant Jésus. Joseph, le père qui le nourrit.
— Chez moi, Joseph c’est Youssef.
— Exact ! Toi, Moussa, tu es Moïse et Jésus c’est Aïssa.
— Je connais aussi Aïssa. C’est un prophète. Rassoul Allah ! J’ai compris pourquoi les Blancs font la fête : la paix pour le monde. Ça c’est cadeau ! Grand cadeau !
— Même les Rois viennent le voir. Regarde là, les trois qui sont richement habillés, ils sont venus de très très loin.
Moussa s’est retourné vers moi. D’un air très fier, il m’a soufflé en désignant Melchior du doigt :
— T’as vu, patron ! c’est fort ! Il y a même un roi nègre.

Quand nous sommes ressortis de la cathédrale, deux négrillons sous l’ombre des flamboyants se battaient en duel avec les cosses de bois dur, longues comme des coupe-coupe, tombées de l’arbre après avoir craché leurs graines de la grosseur d’une fève. La chaleur était toujours aussi accablante. Le tac-tac des cosses entrechoquées par les petits escrimeurs était le seul bruit qui perturbait l’heure de la sieste.
Moussa a craché par terre :
— Sales gosses, ils ne respectent jamais le repos des gens !
Puis, fataliste, il a haussé les épaules :
— Faut bien qu’ils s’amusent ! ces sales gosses, c’est quand même des enfants.
Je lui ai dit que chez nous, à Noël, les enfants s’amusaient à se balancer des boules de neige. Il avait du mal à comprendre comment on pouvait faire un projectile avec du coton si léger au vent. Puis, d’un air malicieux, Moussa m’a demandé :
— Tu m’invites à ta fête si je t’apporte un cadeau ?
— Si tu veux. C’est chez le Libanais.

Moussa Traoré a disparu de la circulation pendant quelques jours. Avec ses chapeaux tressés. Il n’a réapparu sur la place que la veille de Noël. Avec ses chapeaux tressés.
Entretemps, Guy Skornaer, le frigoriste, était venu me trouver de la part de Joseph Jabbour. Il voulait que je lui vende deux de mes cartes de Noël.
— La première c’est pour maman et papa Skor­naer et l’autre — me confia-t-il en baissant la voix — c’est pour envoyer à Maryvonne Pellgomzer.
C’était sa fiancée, elle était téléphoniste à Concarneau. J’ai accepté de bonne grâce de lui en céder deux. L’une représentait une église dans une forêt de sapins sous la neige, l’autre des gamins poussant une luge sous une averse de boules de neige.
— Combien je te dois ?
— Rien. En échange, tu viendras me réparer mon frigo à pétrole. Il est en pleine agonie. On dirait qu’il a de l’asthme. Il fait un de ces bruits !
Guy Skornaer avait accepté.
En bricolant mon frigo tuberculeux, Guy chantonnait une mélopée bretonne, triste, mais triste ! À faire pleurer un menhir. Lui aussi il était seul. Lui aussi il avait le mal du pays.
C’est ainsi que j’ai invité Guy Skornaer à notre réveillon. À défaut de neige, il pourrait toujours nous raconter la mer.
Je suis arrivé en retard chez le Libanais. Le dernier.
Jérémie, le marchand de télés, m’a dit :
— Dépêche-toi ! Tu es à la bourre ! tout le monde t’attend. Donne-moi tes paquets.
À la bourre ! Jérémie avait dû apprendre cette expression avec Lowinger, qui soignait son cafard en cultivant son argot. Joseph Jabbour m’a accueilli en ouvrant les bras. Il avait mis un costume et une cravate.
— Viens vite, mon ami. Nous allons réveillonner dans le jardin. Jérémie a préparé un méchoui. C’est Lowinger qui a trouvé le mouton. Skornaer a préparé de la pâte à crêpes. On va se faire des crêpes flambées ! J’ai un whisky du feu de Dieu — béni soit son nom — pour les parfumer. Moussa nous a rapporté des ignames. Ils sont tous en train de les éplucher pour en faire des frites. C’est formidable !
— Moi, j’ai réussi à trouver une boîte de foie gras à la boutique de l’aéroport et deux camemberts qui y sont arrivés avec les pieds en sueur. Tu verras, ils ont sûrement un goût étrange venu d’ailleurs !
— Mais c’est Byzance ! Joseph était tout excité.
— On va d’abord trinquer, mais modérément. Il ne faut pas arriver ivres à la messe de minuit. Après, on se donne les cadeaux et c’est la ripaille ! Voilà l’ordre des choses.
Joseph Jabbour était un traditionaliste. Il n’avait peut-être pas tort. Il fallait faire les choses dans l’ordre, et puis une messe de minuit ne pouvait pas nuire à mon âme.

Gilles Lowinger et Moussa Traoré ne sont pas venus à la messe. Ils sont restés à jouer aux dames en surveillant la cuisson du mouton. Après tout, ce n’était pas complètement la même fête pour eux que pour nous, même si Dieu se fichait bien de ces petites différences que les hommes se croient tenus d’afficher pour paraître meilleurs à Ses yeux.
Dans la cathédrale bondée de fidèles, près de Joseph, de Jérémie et de Guy, dans l’odeur entêtante de l’encens et la lumière tremblante des cierges, les vieux cantiques perdus au fond de ma mémoire sont revenus à la surface. J’ai cessé de voir les têtes crépues et les foulards bariolés qui nous entouraient avec ça et là quelques nuques roses et des chapeaux fleuris et, à nouveau, j’ai eu sept ans dans l’église de mon village.
Au retour de la messe de minuit, on s’est offert nos cadeaux après avoir débouché une bouteille de champagne et braillé avec une sincérité étonnante à faire trembler les étoiles dans la nuit claire :
— Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !
Moussa Traoré avait offert un chapeau à tous, sauf à moi.
— Tu m’en as assez acheté comme ça ! Ton cadeau à toi, il est au frais. Viens voir.
Les autres riaient à l’avance. Quelle blague m’avait préparée Moussa ? Je me méfiais un peu. Joseph m’a pris par le bras et m’a conduit à la cuisine.
— Ouvre la porte, Moussa. Moussa Traoré a ouvert le haut du frigo. La partie qui sert de congélateur. Dedans, il y avait quelque chose couvert de givre. Une bûche glacée ! ai-je cru sur le moment.
— J’ai passé trois jours à Katiola — c’était là où se modelaient les plus belles poteries de Côte d’Ivoire. — Je te l’ai faite ta crèche. Le soleil l’a séchée. Ensuite, je l’ai peinte moi-même, à la main. Et puis, comme tu aimes tellement la neige, j’ai demandé à Joseph de la mettre dans son congélateur. Tu es content ? Il y a même le roi nègre.
Je me suis approché et, malgré mon regard qui s’embuait d’émotion, j’ai vu qu’en vérité, il y avait bien toute la Sainte Famille, le bœuf et l’âne, dans la crèche, sous la neige, et trois rois mages qui grelottaient de froid. C’était le Noël blanc le plus extravagant de toute ma vie !

La gorge nouée, j’ai balbutié merci en serrant l’avant-bras de Moussa Traoré à deux mains. Le Libanais a grommelé :
— Si tu pleures comme un veau, je te fourre dans la crèche avec le bœuf en neige et l’âne en gelée.
Lowinger m’a tapé sur l’épaule :
— Remets-toi, vieux ! On dirait que ton plus chouette cadeau de Noël, c’est un muslim qui te l’a offert.
— C’est ça l’esprit de Noël : y a plus de musulmans ! plus de juifs ! plus de chrétiens !
— Ni de Bretons ! A conclu Guy Skornaer. L’esprit de Noël, c’est quand il neige sous les tropiques.

Paul Frémiot
Noël sur un arbre perché


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Word, 20.6 ko